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Mémoire d'eaux

31.01 __ 28.02.2026

Prendre le long plutôt que le large. Dans la vie comme en peinture, Eric Bourguignon a quelques rituels, à commencer par celui chaque jour d’accompagner la Seine, de marcher sur les berges bien en aval de Paris et de son tumulte. Suivant les anciens chemins de halage des Yvelines, les routes par lesquels on tirait les barges et péniches pour les faire avancer, l'artiste observe, cerné par les arbres, le débit du fleuve, la lumière à sa surface, les reflets et la couleur de l’onde. Il s’agit bien plus que de traverser, de se laisser traverser. Face à la toile, il s’agit d’une autre présence aux éléments et tout tient de la mémoire, de ce qui revient à fleur d’eau et au bout de la palette. Il est possible de reconnaître des cailloux et des roches, comme venus d’un temps géologique, des nageurs et des chiens qui s’ébrouent comme des figures transitoires, en fond. Les couches par des contrastes successifs jouent d’une impression de profondeur qui s’étale tantôt devant nous, autour de nous, ou au-dessus de nous. Une tête paraît fantôme, une autre à peine hors de l’eau arrête peut-être son souffle. Rien ne s’installe à la surface. Après avoir longtemps utilisé l’huile par des glacis et revendiqué un traitement brillant qui reproduisait la séduction de la surface tout en laissant deviner la profondeur, Eric Bourguignon a changé de technique. Il travaille cette difficulté d’installer une temporalité dans un rendu mat. Ses toiles ont ainsi ce même éclat des paésines, un peu calcaire, comme assourdi. La sensation d’un flux vient du passage des pinceaux, des gestes perceptibles.

Tout coule mais à différentes vitesses et c’est comme si les ocres, les jaunes qui dessinent d’ordinaires les lits de rivières nous parvenait plus rapidement. Les bleus et les verts, tranquillement se mêlent, comme le ciel venu à la rencontre de l’eau dans les quelques effets miroirs que l’artiste ménage. Il s’agit de trouver dans la peinture comme dans la marche ou la nage, un rythme. Il s’agit moins de composition que d’arrangements, faire avec ce qui vient, ou plutôt ce qui revient. Temps de réminiscence. Liquide, la peinture laisse ses traces, éclats de bulles d’air, coulures, à même la toile. L’artiste parle de mémoires d’eau. Un ton plus vif, ménagé au travers des couches, rappelle parfois le tombé d’un rayon, l’éclat du minéral mouillé. Le temps suit un cours qui malgré les apparences n’a rien de linéaire. Des poissons reviennent avec la persistance du totem. Archétypes, fossiles, ils s’imposent au travers de couleurs qui cherchent une forme de chatoiement, comme si elles glissaient sur eux. Un fleuve a ses crues et répercute sur la terre l’écho du large et des marées. Quand il se retire, il laisse des dépôts, des alluvions, vieux parfois de centaines d’années comme soudain rendus au jour. Les peintures d’Eric Bourguignon ont quelque chose de cette soudaineté anté-diluvienne; une faculté de faire resurgir hors de l’eau ce qu’on a pu y oublier, des gestes, des rites, une vie sur les bords.

Henri Guette

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© Photo : Allison Borgo

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© Photo : Allison Borgo

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© Photo : Allison Borgo

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