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BLUR ME TENDER

The group and multidisciplinary show, including 19 artists, unfolds across three floors on 1200m2 in the former Pierre Cardin museum.

Pauline d’Andigné
Alexandre Bavard
Antoine Carbonne
Victor Cord’homme
Max Coulon
Angelique Heidler
Louis Jacquot
Maïa Lacoustille
Jessica Lajard
Leo Luccioni
Nicolas Momein
Elise Nguyen Quoc
Hélène Padoux
Leticia Martìnez Pérez
Tessa Perutz
Mario Picardo
Lou Ros
Sarah Valente
Rayan Yasmineh

14.02 __ 26.02.2022

« Les lunettes noires [Cacher] ». « X…, parti en vacances sans moi, ne m’a donné aucun signe de vie depuis son départ : accident ? grève de la poste ? indifférence ? tactique de distance ? exercice d’un vouloir-vivre passager ? ou simple innocence ? Je m’angoisse de plus en plus, passe par tous les actes du scénario d’attente. Mais lorsque X… resurgira d’une manière ou d’une autre, car il ne peut manquer de le faire, que lui dirai-je ? Devrai-je lui cacher mon trouble - désormais passé (« Comment vas-tu ? ») ? Le faire éclater agressivement (« Ce n’est pas chic, tu aurais bien pu…» ) ou passionnément (« Dans quelle inquiétude tu m’as mis ») ? Ou bien ce trouble, le laisser entendre délicatement, légèrement, pour le faire connaître sans en assommer l’autre (« J’étais un peu inquiet… ») ? » Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux, éditions du Seuil, Paris, 1977, p.51 Un neurologue comme Jean-Pierre Changeux va jusqu’à comparer le plaisir de l’œuvre au sentiment amoureux qui, tous les deux, ont leurs origines dans la machine électronique et chimique du cerveau, plus précisément dans le cortex préfrontal et la sécrétion de dopamine, molécule du plaisir et du désir. Quels rapports lient le [trouble] amoureux et les sentiments provoqués par l’œuvre visuelle ? Le trouble est ce à quoi l’on ne s’attend pas. Il est, dans une pensée classique marquée par la recherche de clarté de l’intention, perçu comme un mal [trouble-fête]. En miroir, le trouble se retrouve dans la plastique contemporaine, qui le cherche et l’assume, en tant que matière, sujet ou effet. Est nourri régulièrement un portrait de l’artiste en [trublion] qui sème le désordre de manière délibérée ou insidieuse sur la nature des matériaux, sur l’objet de son attention ou sur sa manière de travailler. Sous le signe de l’irrégularité [perturbation], le trouble s’enroule [turban], se tord [tourment], s’agite [turbulences] au lieu de filer droit. Associé à une psyché angoissée, anxieuse, tout à la fois incapable et non-désireuse d’énoncer ce qui la définit une bonne fois pour toutes, il est le franc-tireur des émotions, puisque sa forme est, par définition, imprévisible et indicible. État de confusion, d’agitation, de désarroi, le trouble est également utilisé dans le domaine littéraire pour désigner, de manière métonymique, le sentiment amoureux.

L’article consacré au terme par l’Encyclopédie va précisément dans le sens d’un trouble chargé de désir et associé intrinsèquement à l’eros :  [...] les discours de celui qui aime, sont accompagnés d’un trouble plus séducteur que tout ce qu’il dit. Le trouble, avant d’évoquer un sentiment esthétique, c’est-à-dire un effet de l’art, serait donc de nature amoureuse : il échappe à la maîtrise et est affaire de pulsions, à l’image du corps désirant. Ses pouvoirs le placent au-dessus des mots, car le corps n’est pas aussi civilisé que le langage ; il peine à réprimer l’émotion sur lequel bute la parole. Le stade ultime de l’effet de l’œuvre sur la libido du ou de la spectateur•rice étant le syndrome communément appelé de Stendhal : J’étais arrivé à ce point d’émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les Beaux Arts et les sentiments passionnés [...], la vie était épuisée en moi, je marchais avec la crainte de tomber. Le trouble psychique sort le sujet de la norme. Les mains moites, le regard vacillant, le souffle court : il chavire. Sauf qu’ici l’être aimé•e n’est autre que l’œuvre. La voix amoureuse exténuée, fatiguée de ce trouble, reste en suspens. Ça n’en finit pas de finir. Et si les signes de mon trouble risquaient d’étouffer l’autre ? Comment dissimuler ces symptômes ? Dans un des chapitres des Fragments d’un discours amoureux, intitulé ironiquement « Les lunettes noires », Roland Barthes évoque le sujet amoureux tentant de cacher les troubles de sa passion. Le trouble est donc amoureux mais aussi éminemment visuel : les lunettes noires désignent plus qu’elles ne cachent vraiment l’émotion, tout le paradoxe étant que le trouble devient dès lors une garantie, un indice évident de ce qui est camouflé. C’est flagrant, c’est-à-dire brûlant de vérité. Significativement, ce sont les yeux que l’on cherche d’abord à dissimuler : le trouble est affaire de regard, et plus particulièrement de regard humide. En anglais, le mot [blur] serait apparenté à [blear], qui désigne originellement un écoulement aqueux de l'œil ou une vision floue, thématique de l’eau que l’on retrouve, en français, dans les [troubles], sédiments déposés à la surface des courants.

Elora Weill-Engerer

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